Repenser la défense face aux crises du 21e siècle

Face à la montée des périls, l’Institut Montaigne propose de revoir le format des armées à la hausse

PAR LAURENT LAGNEAU · 9 FÉVRIER 2021

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Institut Montaigne : Repenser la défense face aux crises du 21e siècleRapport
Institut Montaigne : Repenser la défense face aux crises du 21e siècle Résumé

Centre de réflexion s’intéressant aux politiques publiques françaises et européennes, l’Institut Montaigne vient de publier un rapport sur la politique de défense, avec les contributions de plusieurs personnalités, dont l’ancien Premier ministre socialiste Bernard Cazeneuve, l’essayiste libéral Nicolas Baverez, l’amiral [2S] Édouard Guillaud [ex-CEMA], Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, le directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire [|IRSEM] ou encore Bruno Tertrais, de la Fondation pour la recherche stratégique [FRS].

Soulignant que des crises de nature diverse s’enchaînent et s’accélèrent depuis une vingtaine d’années, ce rapport ne peut faire que le même constat que celui établi par la Revue stratégique, laquelle a fait l’objet d’une actualisation le mois dernier. Terrorisme, prolifération des armes de destruction massive, durcissement de la compétition entre puissances, politique du fait accompli, extension des domaines de conflictualité… Tels sont les paramètres du contexte géostatrégique actuel.

« À proximité géographique de la France, le contexte récent a été marqué par une dégradation sécuritaire, à laquelle l’Union européenne [UE] ne répond guère », déplore par ailleurs le rapport.

Or, affirme ce dernier, la « France et l’Europe sont en première ligne ». La première, de par ses « valeurs, son histoire, ses engagements au Levant ou au Sahel, représente une cible prioritaire pour les jihadistes ou pour la démocrature islamique turque » alors même qu’elle se trouve « affaiblie par son décrochage économique, par la forte progression de la dette publique, par les tensions qui traversent la Nation ainsi que la défiance qui se répand envers les institutions. »

Quant au « grand marché européen, il constitue l’un des enjeux de la guerre commerciale et technologique entre les États-Unis et la Chine », avancent les auteurs du rapport. Et, poursuivent-ils, « l’Union européenne est cernée par les crises, désignée comme un ennemi par les djihadistes, mise sous pression et menacée par la Russie et la Turquie. Créée autour du droit et du marché, elle n’a d’autre choix de se redéfinir en termes de souveraineté et de sécurité, au moment où les États-Unis se replient sur eux-mêmes et poursuivent leur pivot vers l’Asie. L’Europe n’a pas d’alternative à l’affirmation de son autonomie. »

À cela viennent s’ajouter des « menaces supplémentaires contre la souveraineté ». Ainsi, le rapport rappelle que la France et l’UE sont « aujourd’hui dépendantes de puissances étrangères dans une série de secteurs économiques essentiels », comme celui du numérique, où elles « demeurent dans un état de vassalité technologique vis-à-vis des acteurs américains et même israéliens ».

Face à des menaces qui se précisent, il est donc plus que nécessaire de renforcer les armées françaises, affaiblies par des réformes hasardeuses conduites ces dernières années. Ce qui ne sera pas simple au regard du contexte économique, plombé par un PIB en net recul sous l’effet de la crise sanitaire et un endettement qui dépasse les 120% de ce même PIB. Pour autant, au regard de la montée des périls, le rapport insiste pour ne pas baisser la garde et exécuter à l’euro près la Loi de programmation militaire en cours. Mieux : il laisse entendre qu’il faudrait même accentuer l’effort de défense afin de redonner aux forces françaises la masse qu’elles ont perdue lors de la précédente décennie.

Justement, en premier lieu, l’Institut Montaigne parle de revenir sur certaines réformes, comme la Révision générale des politiques publiques [RGPP], laquelle avait remis en cause l’organisation du soutien des forces. « Il s’agit de revenir à l’esprit du rapport parlementaire Bouchard qui, après analyse des causes de la défaite de 1870, recommandait de rétablir la pleine autorité des chefs militaires sur le soutien et la logistique », estime-t-il.

Aussi recommande-t-il « d’aller vers une organisation militaire spécifique et mieux intégrée » afin de « consolider la singularité militaire pour forger la résilience » et de « remettre les soutiens dans la main des chefs organiques. »

Le rapport insiste également sur l’amélioration de la réactivité des forces françaises « face à la volatilité du contexte stratégique », en mettant l’accent sur la préparation opérationnelle pour atteindre les normes Otan en la matière. À ce titre, il propose de lancer un « un cycle d’entraînement interarmées correspondant à un scénario d’engagement majeur. » Et cette réactivité serait par ailleurs renforcée par le prépositionnement de moyens pour lesquels la France est dépendante d’acteurs tiers pour leur projection [blindés Griffon et Jaguar] dans les territoires d’outre-Mer, comme par exemple en Nouvelle-Calédonie.

Par ailleurs, avec des menaces qui tendent à s’accroître et à se préciser, la question de la « masse », évoquée par la Revue stratégique actualisée, se pose immanquablement.

« Le nombre des équipements a baissé et le remplacement par des équipements plus performants mais en nombre limité pose des difficultés [frégates, blindés, avions de combat, etc.] face à des besoins croissants », relève le rapport.

« Concernant les frégates de premier rang, la Marine est ‘au bout’ de ses capacités avec une multiplication des besoins de présence permanente et un nombre insuffisant de bâtiments avec seulement 15 frégates de premier rang », prend-il comme exemple. Même chose pour les blindés médians [« La cible pour 2030 est fixée à 300 Jaguar alors que nous disposions en 2008 de 452 véhicules blindés médians et que les théâtres d’opérations se sont multipliés depuis »] et l’aviation de combat, l’armée de l’Air & de l’Espace devant faire avec 185 avions de combat à l’horizon 2030 contre… 420 en 2008.

Aussi, l’Institut Montaigne plaide pour « ajuster les capacités et le format pour plus d’impact et d’endurance ». Et si le renouvellement des moyens de la dissuasion nucléaire fait consensus, il faudrait établir quatre priorités : combler en urgence les lacunes qui limitent la disponibilité des moyens existants, notamment les stocks stratégiques [munitions, pièces détachées pour la maintenance, etc], s’adapter aux nouveaux champs et modes de conflictualité, réparer et moderniser les segments plus lourds et modifier le format de la réserve, à qui pourrait revenir de « remplir de manière autonome le contrat protection du territoire national à 10.000 hommes. »

L’efficacité énergétique sera systématiquement prise en compte dans les programmes d’armement

Par Laurent LAGNEAU – Zone Militaire [Opex360.com]

Exit le Service des essences des armées [SEA]
Et bienvenue au Service de l’énergie opérationnelle [SEO]!
Ce changement d’appellation illustre la nouvelle approche du ministère des Armées en matière de politique énergétique, laquelle passe par une réduction de sa dépendance aux énergies fossiles en misant sur la « sobriété énergétique » ainsi que sur un recours accru aux « nouvelles technologies de l’énergie et aux carburants de rupture. »

Annoncé par Florence Parly, la ministre des Armées, lors d’une visite au Centre de soutien logistique du service des essences des armées [CSLSEA] de Montereau, le 25 septembre, ce tournant ne vise surtout à faire de la transition énergétique un atout pour les opérations menées par les forces françaises. « Il ne s’agit pas de surfer sur la ‘vague verte’ », a-t-elle en effet affirmé.

Au moins trois facteurs plaident en faveur de cette approche.
Le premier est qu’il s’agit de sécuriser les approvisionnements en ressources énergétiques, lesquelles font « l’objet d’une compétition internationale accrue », sur fond de « tensions géoéconomiques et géopolitiques qui ébranlent le marché pétrolier mondial », explique le ministère des Armées.

D’où, par conséquent, la nécessité « d’explorer toutes les nouvelles technologies de l’énergie [stockage, énergies renouvelables] et les carburants de nouvelle génération [biocarburants, hydrogène], afin de sortir de la dépendance au pétrole en matière de mobilité, au niveau tactique comme au niveau stratégique », poursuit-il.

Un deuxième élément à considérer est budgétaire : réduire la consommation des énergies fossiles devrait théoriquement faire baisser la facture des armées dans ce domaine. Ainsi, en 2019, ces dernières ont consommé 835.000 m³ de produits pétroliers, pour un coût de 667 millions d’euros.

Enfin, le dernier facteur est d’ordre opérationnel, avec une empreinte logistique moindre et des véhicules plus discrets.
Pour cela, indique la stratégie énergétique du ministère des Armées, il sera désormais question d’inclure systématiquement dans les programmes d’armement des « exigences d’écoconception et d’efficacité énergétique. » Ainsi, « l’ensemble de leur cycle de vie sera analysé à l’aune de leur impact environnemental et de leur consommation énergétique », précise-t-elle.

« Le ministère va recourir plus largement aux nouvelles technologies de l’énergie [gestion optimisée, hybridation, énergies renouvelables] et aux carburants de nouvelle génération [biocarburants, hydrogène] tant pour la mobilité que pour le stationnement. Cela permettra une meilleure performance opérationnelle, ainsi qu’une résilience énergétique accrue », lit-on dans le document.

Pour les blindés de l’armée de Terre, par exemple, il s’agira de les doter d’une motorisation hybride, ce qui permettra « d’accroître la performance et la furtivité », estime le ministère des Armées. D’autres, avant lui, ont lancé des initiatives similaires, comme son homologue britannique.

« L’intérêt et la faisabilité du couple moteur diesel/moteur électrique ont été démontrés, avec des gains de carburant [allant jusqu’à 10-15%] et des gains opérationnels [boost de performance, furtivité, résilience…] », fait-il valoir.

Aussi, dés 2022, un « démonstrateur d’hybridation de blindés » sera mis au point en 2020, afin de « founir les critères de choix pour la motorisation des Griffon et VBCIqui seront livrés à horizon 2028-2030 », précise le document du ministère des Armées.
À noter qu’Arquus s’est déjà engagé dans cette voie avec son VAB Electer qui, présenté en août 2017, a parcouru 5.000 km [dont 800 km sur sable] sans aucune panne durant une campagne d’essais de 18 mois.

S’agissant du secteur aérien, qui représente 50% de besoins énergétiques du ministère des Armées, le recours aux biocarburants est, pour le moment, la meilleure option disponible. L’objectif est de porter, à l’horizon 2030, à 5% la consommation de biocarburants.
Puis à 50% d’ici 2050, afin d’atteindre « la neutralité carbone ».

« L’objectif est d’intégrer progressivement ces molécules dans les carburants fossiles utilisés par les vecteurs aériens militaires français qui ont reçu l’agrément pour l’emploi de ces biocarburants », explique le ministère des Armées.

En outre, afin de réduire la consommation de carburants, le recours à la simulation, avec un « niveau de réalisme garanti », pour l’entraînement du personnel navigant sera accru. Les carnets de vol seront donc moins étoffés que par le passé…

Enfin, pour le domaine maritime, et hormis ceux à propulsion nucléaire [porte-avions et sous-marins], les navires de la Marine nationale utilisent exclusivement du carburant diesel marine
[F-76 et DMA, ndlr]. Aussi, indique le ministère, « le rendement
énergétique des futurs navires fera également l’objet d’améliorations dès la conception [hydrodynamisme, consommation électrique ajustée, capacités de production mieux rentabilisées et réseau de distribution optimisé], sans perdre de vue la nécessaire redondance des équipements et la réserve de puissance indispensable.
 »

Si la taille et les missions de ces prochains navires seront prises en compte, l’idée est de privilégier les « architectures tout électrique » quand cela sera possible.
En attendant, le programme des futurs Patrouilleurs outre-Mer [POM] « inclut la composante efficience énergétique ».
De même que celui relatif aux Patrouilleur océanique [PO], pour lequel un groupe de travail sera mis en place pour aborder la question. Ses « conclusions entreront dans les critères de choix sur l’architecture » de ces navires.

© Ministère des Armées